Édito 2026-27

Quand en 1941 Bertolt Brecht écrit La Résistible ascension d’Arturo Ui, transposant à Chicago, sur fonds de commerce du chou-fleur, l’arrivée du nazisme au pouvoir, il la compare à une maladie : une lèpre qui ronge doigts, mains et bras.

La poésie est précise. La maladie n’attaque pas massivement, elle ronge. La maladie ne se déclare pas d’un seul coup dans l’organisme tout entier, elle progresse dans le corps à partir de ses extrémités (doigts) puis remonte (mains), contamine les membres (bras), gagnant du terrain par paralysies successives jusqu’à conquérir, on l’imagine, le cœur, dont la prise est décisive.

Cette progression n’est pourtant pas inéluctable, pas irrésistible. C’est ce qu’indique le titre français de la pièce de Brecht, inversant un lieu commun fataliste et laissant prise, à chaque étape du processus, à des capacités de résistance. Mais cette résistance, comme le mal qu’elle combat, ne saurait s’exercer que dans la durée, contrainte de ronger progressivement ce qui la ronge, de regagner pas à pas du terrain.

Par mauvais temps, il ne suffit pas de dire que les lieux de culture sont des bastions, des cœurs à défendre contre les assauts… À vrai dire, les lieux de culture ne sont rien de précis s’ils ne portent pas une idée précise de la culture, à partir de laquelle mettre en mouvement le cœur, les bras, les mains, les doigts.

L’idée, par exemple, que la culture est profondément liée à l’émancipation, la recherche, l’égalité, la transformation. Cette idée ne va pas de soi. Elle est le fruit d’une longue histoire militante, l’enjeu d’une longue lutte contre un mouvement réactionnaire qui, sous différentes formes, n’a cessé de la combattre.

Cette culture-là n’est pas morte, mais ses doigts, ses mains et ses bras sont dans un sale état. Non seulement chez les travailleurs et travailleuses de l’art, mais aussi chez celles et ceux du soin, de l’éducation, de l’agriculture… Dans ce cadre, l’art fera pourtant l’objet d’un traitement particulier, à l’aide d’une petite musique maintes fois entonnée qui opposera à un art supposé élitiste un « art populaire », combinant en vérité un profond mépris de l’art (vaguement réduit à ses contenus) et un profond mépris du peuple (réduit à des indices de satisfaction supposés confirmer ses goûts « naturels »). Curieux que, depuis le temps, on n’ait pas aperçu à quel point cette opposition satisfait pleinement les intérêts d’une élite, la seule véritable élite de cette histoire qui, sur les droits de cette petite musique, touche jour après jour d’immenses bénéfices.

L’idée d’une culture émancipatrice, exigeante, ouverte et radieuse, est toujours active. C’est elle qui donne le cap à nombre d’entre nous, et davantage encore par temps mauvais.

C’est elle qui donnera son ton à cette nouvelle saison. La preuve : en janvier prochain, Robert Cantarella créera, au Théâtre des 13 vents, L’Ascension d’Arturo Ui, au cœur d’une saison ouverte par nos camarades palestiniens et libanais (Bashar Murkus et Khulood Basel, Zoukak, Chrystèle Khodr et Nadim Deaibes), scandée par le retour de compagnon·ne·s fidèles (Maguy Marin, Rébecca Chaillon, Sylvain Creuzevault, Adrien Béal), par de nouvelles venues (Jeanne Candel et Bérangère Vantusso), et qui s’achèvera au mois de mai, par l’accueil de deux jeunes équipes (Sacha Ribeiro et Alice Vannier, Gabriel Sparti).

C’est elle qui donnera ses principes à l’École nationale supérieure d’art dramatique rattachée depuis cette année au CDN, et où de jeunes gens se formeront au temps long et dense du métier d’acteur·ice.

C’est elle qui soutiendra notre travail d’édition de la collection Méthodes aux Éditions Théâtrales, où paraîtront cette saison deux nouveaux ouvrages.
C’est elle qui inspirera les rendez-vous indispensables et réguliers où se retrouver pour penser et pratiquer un art : les ateliers de jeu, la création amateur, les soirées Poésie !, les Qui Vive !…

(et, détail important à rappeler par temps de mise en cause des services publics et d’instrumentalisation du « populaire » : le prix moyen de la place au Théâtre des 13 vents est de huit euros, les soirées Poésie ! et les Qui Vive ! sont en entrée libre…)

Bienvenue à toutes et tous.