Il pourra toujours dire que c’est pour l’amour du prophète

J’ai passé un mois et demi à Athènes et à Beyrouth. J’ai rencontré une vingtaine de témoins. J’ai enregistré sur dictaphone ce qu’ils ont bien voulu me raconter de leurs vies, de leurs traversées, de leurs aspirations et de leurs amours. Nour est comédien. Nowara était enfant star de la télé iraquienne du temps où elle était encore un garçon. Quand elle avait dix-sept ans, Yasmine a gagné un concours de mannequinat organisé par l’agence Elite à Agadir. Mais l’agence a refusé de l’engager quand elle a découvert que Yasmine était transsexuelle. Puis il y a Elliott, Lawrence, Hamida et les autres. Ils ont pour point commun d’être issus du Moyen-Orient ou du Maghreb et d’avoir quitté leur pays non pas à cause d’une guerre ou d’un conflit armé — ce ne sont là que les circonstances aggravantes — mais pour pouvoir enfin s’affirmer, exprimer leurs idées et leurs émotions et vivre en plein jour leurs identités sexuelles ou intellectuelles. J’ai rassemblé les fragments de leurs récits sous la forme d’un oratorio contemporain. C’est la composition musicale qui porte la charge émotionnelle de la pièce et redistribue les accents de ce qui doit être entendu et de ce qui relève de la parole perdue. La notion de parole perdue — c’est-à-dire d’un discours qui est annoncé sur le plateau et que le spectateur ne peut entendre — est une autre facette de la fragmentation présente à plusieurs niveaux dans la pièce, qui est pour moi la seule manière possible de raconter certaines histoires, les histoires d’exils en faisant partie.

Gurshad Shaheman

Comédien et traducteur du persan, j’ai très jeune développé un double rapport à la scène et à la littérature. Mais le véritable déclic pour moi a été une performance de Marina Abramovic au MoMA de New-York intitulée The Artist is Present. Assise à une table, elle invitait en silence chaque visiteur à venir s’asseoir en face d’elle et à la regarder au fond des yeux. Cette proposition si simple en apparence m’a profondément bouleversé. Avec cette performance, Abramovic rendait caduc tout ce que j’avais, jusque-là, appris sur l’art de la représentation. Par sa simple présence silencieuse, elle parvenait à susciter en moi des questionnements et des émotions qui dépassaient mes expériences de théâtre les plus intenses. Suite à ce choc, j’ai écrit ma première performance : Touch me, où le spectateur est invité à établir un contact physique avec moi pour faire avancer la représentation. Ont alors suivi deux autres performances Taste me et Trade me où je continuais de réinterroger mon rapport au monde à travers mes histoires de guerre, d’amour et d’exil.

écriture et mise en scène : Gurshad Shaheman
avec : Marco Brissy Ghadout, Flora Chéreau, Sophie Claret, Samuel Diot, Léa Douziech, Juliette Evenard, Ana Maria Haddad Zavadinack, Thibault Kuttler, Tamara Lipszyc, Nans Merieux, Eve Pereur, Robin Redjadj, Lucas Sanchez, Antonin Totot – élèves comédiens de l’Ensemble 26 de l’École Régionale d’Acteurs de Cannes & Marseille
musique : Lucien Gaudion
scénographie : Mathieu Lorry Dupuy
lumières : Aline Jobert
dramaturgie : Youness Anzane

production : Festival Les Rencontres à l’échelle ; Les Bancs Publics (Marseille)
coproduction : CDN de Normandie-Rouen ; Pôle Arts de la Scène, Friche la Belle de Mai ; Festival d’Avignon ; Le Phénix Scène nationale de Valenciennes ; CCAM Scène nationale de Vandœuvre-lès-Nancy ; Festival Passages ; Théâtre de Liège dans le cadre du réseau Bérénice soutenu par le programme Interreg V Grande Région ; École Régionale d’Acteurs de Cannes et Marseille
soutiens : Villa Médicis Hors les Murs – Institut français ; La Chambre d’eau (Le Favril)